Quand les filles d’Abidjan prennent le pouvoir sur la drague grâce aux réseaux sociaux

Serait-ce la grande revanche des filles ? Alors que dans toute l’Afrique de l’Ouest, les Ivoiriens traînent dans leur sillage une réputation de fêtards et d’amants pas très fidèles, les jeunes Ivoiriennes, elles, qui jusqu’alors restaient très sages, viennent d’adopter une nouvelle stratégie.

Faisant fi de la tradition, ces dernières n’hésitent plus à retourner le mougoupan contre les garçons. A Abidjan, toute la jeunesse vit à l’heure de ce terme 100 % ivoirien, cette stratégie d’ordinaire masculine qui consiste à faire croire qu’on cherche une relation sérieuse et à disparaître une fois la première relation sexuelle consommée. Inconnu hors les frontières, ce terme est central dans le lexique ivoirien de la drague, comme le goumin, l’incontournable chagrin d’amour qui succède à ces idylles déçues.

 

Des générations de jeunes femmes idéalistes ont vécu, comme Fatou*, une belle histoire romantique avant de tomber de haut. La rengaine était toujours la même que pour l’étudiante de 22 ans. « Nous avons parlé pendant des mois, nous étions un vrai couple, il m’a mise en confiance pour me faire tomber amoureuse. Je n’aurais pas pu imaginer qu’il ne voulait que mon corps. »

« Juste pour le fun »

Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, tout ça, c’est du passé. Une petite clique de jeunes femmes émancipées a décidé d’en finir avec la victimisation et de profiter elles aussi de leur sexualité sans contraintes, quitte à passer pour des demoiselles sans cœur. « C’est juste pour le fun. Tout le monde a le droit de s’amuser », explique Rokia, 22 ans, blogueuse et modèle. Avec la montée en puissance de Facebook, c’est devenu un jeu d’enfant. Et les autres sites de rencontres ont vite été éclipsés par le réseau social qui est devenu un fabuleux outil de drague à Abidjan.

« Dans une fête ou à l’université, tu ne peux pas aborder toutes les filles. Avec Facebook, tu as juste à connaître son nom, ce qui est facile, et à lui envoyer un message. Ensuite, tu peux jauger si tu es autorisé à un pas de plus ou s’il faut la zapper. Au moins, si tu te fais gbê (recaler), ça reste entre vous », raconte Ismaël, un étudiant abidjanais de 19 ans.

L’une des leçons du mougoupan des filles, c’est que les garçons, à l’instar de Moussa, un graphiste de 23 ans, s’en remettent très bien : « Ça m’est déjà arrivé qu’une fille me fasse un mougoupan. J’avoue avoir été un peu surpris, mais je ne peux pas trop me plaindre vu que j’ai fait déjà fait la même chose à plusieurs filles ! Souvent, on a juste envie de sexe et c’est comme ça. »

Les réseaux sociaux ont envenimé la situation

Ce changement de mœurs aurait pu en rester là si les réseaux sociaux n’avaient pas aussi facilité une certaine commercialisation des corps, allant même parfois jusqu’à la prostitution. A Abidjan comme ailleurs, monnayer ses charmes reste un moyen de subsister. Car comme le dit une jolie expression du pays : « On ne mange pas l’amour ». Mais hier cantonnée aux bas quartiers, la relation d’un soir tarifée gagne aujourd’hui les jeunes de la classe moyenne attirés par le désir de l’argent facile et l’envie de s’acheter quelques accessoires de luxe pour briller en société.

Ce glissement, « inévitable » pour Joyce, étudiante de 20 ans, s’explique par le fait que « l’amour n’est pas trop inculqué dans les valeurs ivoiriennes, du coup, la jeunesse se fie à ce qu’elle voit dans les feuilletons ».

Magie du sentiment amoureux

Alors, et si c’était le moment de lever tous les tabous ? Car les parents africains, souvent silencieux lorsqu’il est question de parler d’amour et de sexualité à leur progéniture, ont aussi leur part à faire. Dans les appartements ivoiriens, autour de la table du dîner, les flirts et le sexe sont rarement au menu des discussions familiales. Et « les jeunes ne perçoivent plus forcément les relations amoureuses comme un préalable au mariage, explique Joyce, ce qui conduit forcément à multiplier les conquêtes » et à repousser l’âge où l’on s’engage vers 25 ans.

A Abidjan comme ailleurs, drague et mariage correspondent donc à des âges différents de la vie. « Toutes ces choses-là dépendent du cadre, des circonstances et de ce que chacun attend d’une relation, confie Nourah, toute jeune journaliste de 20 ans. Les vraies relations amoureuses ne se basent ni sur le sexe ni sur l’argent. Lorsqu’on est vraiment prêt à se caser, on met tout ça de côté et on évolue ensemble, main dans la main. » « L’amour est une évidence, conclut Fatou. On ne peut pas vraiment le définir, mais quand tu aimes, tu le sais. C’est tout. »

Si les réseaux sociaux ont pris la main sur la drague électronique et remis un peu d’égalité entre les filles et les garçons, ils n’ont donc pas fait disparaître la part de magie du sentiment amoureux. Car, comme la majorité des jeunes du monde, les filles et garçons de Côte d’Ivoire interviewés pour cet article croient en l’amour. Ils ne sont pas de fins romantiques, mais ils font de leur mieux pour rendre justice à ce merveilleux sentiment.

* Tous les prénoms ont été modifiés.

 

P.S : cet article a été à l’origine publié sur Le Monde

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